Le numérique comme levier du bien-être au travail : réalité ou utopie ?

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Si le numérique joue aujourd’hui un rôle prépondérant dans la manière dont les bâtiments sont conçus, réalisés et exploités, son rôle dépasse aujourd’hui, le simple aspect technologique. Il bouleverse les multiples dimensions du travail, autant sur la manière de le réaliser que sur les conditions dans lesquelles il s’exerce. Il ouvre également des perspectives sur la transformation sociale de l’entreprise et la communication entre les collaborateurs.

 

Dans l’agenda de l’Etat et des partenaires sociaux, la qualité de vie au travail tient une place centrale. Elle constitue l’un des 10 objectifs opérationnels dans le plan Santé au travail 2016-2020, qui fixe les initiatives pour favoriser et diffuser les bonnes pratiques. L’objectif ‘Qualité de Vie au Travail’ est décliné en 4 actions, dont une concernant spécifiquement le numérique, qui est vu comme un outil d’amélioration du dialogue social, intégrant également le télétravail et le droit à la déconnexion, afin d’éviter d’en faire un facteur d’accroissement des risques psycho-sociaux[1].

 

Alors que se propagent simultanément et largement ces deux concepts de qualité de vie au travail et de bâtiment intelligent, on peut s’interroger sur les connexions qui existent entre eux ? Quel est l’apport des services numériques pour un bâtiment et ses occupants ?

 

Où il est question de contenant et contenu…

 

Pour mémoire, l’Accord National Interprofessionnel de juin 2013 définit la notion de qualité de vie au travail de la façon suivante :  » Les conditions dans lesquelles les salariés exercent leur travail, et leur capacité à s’exprimer et à agir sur le contenu de celui-ci, déterminent la perception de la qualité de vie au travail qui en résulte ».

 

Cette définition permet de mettre en avant deux facettes de la qualité de vie au travail : le ‘contenant’ et le ‘contenu’. Par ‘contenant’, on entend l’environnement de travail dans lequel le collaborateur va évoluer. Il s’agit à la fois de son environnement physique : son espace de travail est-il adapté ? qu’en est-il du confort acoustique et visuel ? dispose-t-il de lieux adaptés pour répondre à ses divers besoins ? … Mais aussi du cadre organisationnel qui va lui permettre d’assurer ses missions : lieux et temps de travail, outils mis à disposition, relations sociales…  Quant au ‘contenu’, il interroge surtout l’épanouissement du collaborateur dans les missions qui lui sont confiées, au travers de la complexité et répétitivité des tâches à effectuer, du sens donné à l’objectif à atteindre …

 

 

Où le numérique vient à l’aide de l’environnement de travail…

 

Aujourd’hui, le lieu de travail devient un véritable espace de vie qui peut être amélioré grâce à une multitude de services liés à l’ergonomie du poste de travail (pilotage du chauffage, de l’éclairage, de la climatisation…) et la performance opérationnelle (réservation de salles de réunion, de places de parking, aide à la mobilité…). Ces services permettent de faciliter le quotidien avec des postes de travail mieux adaptés aux attentes des utilisateurs. On notera aussi qu’une bonne qualité de l’air permet d’accroître la productivité des collaborateurs de 8,5%, et qu’une gestion individuelle de la température la fait passer de 0,2 à 3%[2]. L’impact du confort sur la performance des organisations n’est plus à démontrer.

 

Or, une part importante de ces services de confort sont désormais connectés, ce qui permet également une meilleure gestion du réseau de données qui circulent au sein du bâtiment, à toutes les étapes de sa vie, de la phase conception à celle d’exploitation. Les données deviennent de fait le 4ème fluide du bâtiment, avec une valeur hautement stratégique.

 

Pour avoir un bâtiment orienté services numériques, il se doit d’être équipé d’un réseau fédérateur respectant les standards IP pour pouvoir devenir un réseau ‘Smart’ au sens de la démarche R2S-Ready2Services[3]. La mise en place d’un tel réseau ambitionne un meilleur contrôle des coûts, notamment d’exploitation et de maintenance, une réduction des risques informatiques et la possibilité d’ajouter de nouveaux services rapidement, quels qu’ils soient. Le challenge est de taille car les systèmes de gestion technique du bâtiment sont trop souvent actuellement des systèmes propriétaires et silotés qui génèrent beaucoup de contraintes, si ce ne sont des frustrations : absence de supervision globale, pas d’interconnexion de données ou de mutualisation des systèmes, complexité de gestion et d’utilisation…

 

Où les outils numériques redessinent de plus en plus les organisations…

 

Mais le numérique n’impacte pas seulement l’environnement de travail, il prend désormais sa part dans le contenu du travail. Les deux tiers des opportunités de création de valeur dues aux outils numériques résident en effet dans l’amélioration des communications et de dynamiques collaboratives au sein des entreprises[4]. Ainsi, les salariés plébiscitent de nombreux outils numériques que fluidifient les échanges et influencent directement le contenu de leur travail, qu’il s’agisse de partager un document (78%), d’échanger autour d’un projet (76%) ou de partager des connaissances (58%)[5].

 

Le recours au numérique présente également d’autres challenges, dans le sens où ces outils nécessitent une implication pleine et entière des usagers pour améliorer la performance des organisations. L’usage d’outils collaboratifs n’est en effet efficace que si les entreprises adaptent leur organisation du travail en conséquence, en formant les salariés correctement mais aussi en favorisant le décloisonnement des services avec une gestion des projets plus transversale. Cela nécessite en particulier l’adhésion et l’engagement du middle management, avec une gouvernance plus partagée et des collaborateurs plus autonomes.

 

Où la déconnexion devient un enjeu…

 

Reste que pour les salariés, l’équilibre vie privée/vie professionnelle est en tête des facteurs de satisfaction au travail[6], devant l’intérêt de leurs tâches ou l’ambiance au travail. Or les outils collaboratifs, et notamment le télétravail, peuvent rendre de plus en plus perméable la frontière entre vie professionnelle et privée.

 

La réglementation a justement introduit le droit à la déconnexion, anciennement objet de jurisprudence, dans la Loi Travail en janvier 2017[7]. Les entreprises doivent désormais prendre en compte le respect des temps de repos et de congés, la protection de la vie personnelle et familiale et la protection de la santé des salariés.
Le droit à la déconnexion n’est pour autant pas clairement défini dans le Code du Travail et ce sont aux entreprises elles-mêmes d’en définir les modalités lors de la négociation annuelle qui devra se matérialiser par un accord d’entreprise. En l’absence d’un tel accord, une charte devra être élaborée par l’entreprise avec pour but de définir les modalités d’exercice du droit à la déconnexion.

 

Où la confiance des usagers reste à conquérir…

 

Le développement du numérique au cœur des entreprises implique également d’apporter plus de sécurité. De la même façon que la réglementation s’est emparée du droit à la déconnexion, le nouveau Règlement Général sur la Protection des Données ou RGPD est entré en application en mai 2018. Cette réglementation poursuit trois objectifs : renforcer les droits à la personne, responsabiliser les acteurs traitant des données et permettre une coopération renforcée entre les autorités de protection des données[8].

Le baromètre annuel du numérique réalisé par le CREDOC[9] a dévoilé ses résultats pour l’année 2018 : pour 40% de la population française, les données personnelles ne sont toujours pas suffisamment protégées. La mise en œuvre du RGPD et sa médiatisation n’ont manifestement pas encore convaincu la majorité des Français. En effet, 64 % d’entre eux estiment que ce règlement ne changera pas grande chose à la situation actuelle. Force est donc de constater qu’à ce stade, cela reste un frein non négligeable au développement de services s’appuyant sur l’utilisation des données collectées. Leur démocratisation ne pourra être complète que si la confiance des utilisateurs leur est acquise.

 

En synthèse, l’émergence des bâtiments intelligents au service des occupants devient une réalité de plus en plus tangible. Pour qu’elle satisfasse toutes les parties prenantes, salariés et organisations, il restera essentiel de se doter d’outils et de services qui répondront spécifiquement à leurs besoins, quitte parfois à penser simultanément transformation digitale et transformation organisationnelle. À ce titre, on peut parier que les métiers liés aux systèmes d’information évolueront très vite pour rejoindre le binôme Ressources Humaines/Environnement de travail qui est en train de se constituer au sein des entreprises, sans parler de l’évolution du métier de facility manager qui est déjà bien engagée.
À suivre donc …

 

Co-écrit par :
– Catherine Moulin, directrice innovation
– Yona Kamelgarn, chef de projet OsmoZ
– Alexis Perez, chef de projet R2S-Ready2Services
de Certivéa

 

 

[1] Plan Santé au travail 2016-2020
[2] Benefits of Improving Occupant Comfort and Well-being in Buildings Holcom Foundation)
[3] 
« Le Réseau Smart est le réseau fédérateur d’un bâtiment R2S-Ready2Services orienté services (SOA) et utilisant le protocole IP. Il est sécurisé et utilise exclusivement le standard Ethernet sur le réseau local et le standard Internet depuis l’extérieur du bâtiment. Les écosystèmes matériels, quel que soit leur protocole, communiquent sur le Réseau Smart, à l’aide d’API ou de Web Services exposées sur le Réseau Smart et sur le World Wide Web. »
[4] Le numérique au service du bien-être au travail (thèse professionnelle – part time 2014 – Nerea Cia) (page 42)
[5] Le numérique au service du bien-être au travail (thèse professionnelle – part time 2014 – Nerea Cia) (page 45)
[6] Résultats du sondage Anact-TNS Sofres 2014 « Concilier sa vie professionnelle et sa vie privée »
[7] Sécuriser les parcours et construire les bases d’un nouveau modèle social à l’ère du numérique (legifrance.fr)
[8] Règlement européen sur la protection des données : ce qui change pour les professionnels (cnil.fr)
[9] Mené depuis 2000, réalisé par le CREDOC et piloté par l’ARCEP, le CGE et l’Agence du Numérique

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